Presque deux mois sans piano, c'est ce qu'il m'aura fallu pour réaliser son importance dans ma vie. Blog-note personnelle, vague à l'âme du musicien. Bref, vous allez vous emmerder !

Depuis que nous avons emménagé dans la nouvelle maison, je n'ai plus de piano. (Je me permets une parenthèse pour préciser que mon but n'est en aucun cas de me plaindre, Laurie a bien autre chose à penser en priorité en ce moment que trouver les bons déménageurs -car pour rejoindre son nid, l'instrument devra d'abord franchir un angle bien tordu !!-, et je suis déjà assez chanceuse comme ça de savoir que je vais avoir un piano) (Je suis juste d'humeur poète. Enfin poète... on va faire avec les moyens lexicaux du bord hein...)

Cette année sera ma 13ème année de pratique du piano. Avec la même professeure -qui aura toujours une importance qu'elle n'imagine peut-être même pas pour moi-, je me suis enrichie au contact de pièces merveilleuses ; choisies par Madame ma Professeure, elles m'ont toujours été comme des gants. La fille au cheveux de lin, Doctor Gradus, une arabesque, délicates oeuvres de Debussy ; un prélude, une valse, grands classiques de Chopin ; quelques impromptus pour rendre les doigts agiles, merci Schubert ; une superbe sonate de Beethoven et toujours autant de bonheur.

Le bonheur de savoir jouer. Aaah je ne dis pas qu'ils sont comiques les mois de labeur à déchiffrer, travailler, répéter, répéter encore, compter en rythme, mettre les mains ensembles, avec peine, placer sa pédale, puis gravir les échelons du diabolique métronome pour arriver à la vitesse où l'on ne peut plus suivre, apprendre par coeur, répéter, mains séparées, mains ensembles, répéter mains séparées encore, lentement, avec le métronome, gravir encore quelques crans sans sa musique, puis répéter avec lenteur et patience pour ne rien gâcher, les doigts sont si nerveux, et on y arrive à cette vitesse qui nous convient. Ajouter la touche finale, son petit truc à soi, son coeur et ses émotions, définir ses nuances, pour enfin véritablement jouer.

Il existe peu de choses comparables à ça. Interpréter de ses mains. Réinventer une oeuvre. Le travail de composition doit être une chose formidable, mais il rend le compositeur lié à son oeuvre, elle lui doit la vie, il lui doit son indépendance. Pourtant, au fond, pour lui elle restera toujours la même, telle qu'il se l'imagine. Un peu comme un parent, angoissé, qui fera toujours ce qui lui paraîtra moins risqué et plus juste pour son enfant. L'interprète lui, a la liberté de mouvements que la paternité ne permet sans doute pas. La liberté qui permet de remodeler sans remords, car au fond il sait que la création d'origine est immuable.

C'est une joie sans pareille, un privilège immense, d'avoir cette capacité de participer au renouvellement éternel. Toujours les mêmes notes, jamais la même version. Une chance rare, et à laquelle on s'habitue bien vite. On pense pouvoir s'en passer. Faire une pause. Mais quand on y a pris goût, l'accoutumance nous guette !

Je pensais me passer de piano sans problème, résultat, j'ai les tripes qui commencent à me démanger. Les doigts qui s'agitent, et les notes qui se bousculent dans les boutons synaptiques (toujours arriver à placer le mot "synapse" en société, effet garanti. Sauf si vous savez pas ce que c'est, auquel cas les problèmes pourraient survenir). Comme quoi, même quand on pense ne pas être accro, l'extase de pouvoir jouer du piano se rappelle à votre a posteriori émotionnel.

Voilà. Alors. Maintenant on sait. La poésie et les pensées profondes, c'est pas mon truc. Les sentiments inexplicables devraient le rester, mais en même temps on espère toujours ardamment pouvoir les partager par qu'ils sont vraiment, vraiment puissants. En l'occurrence, seul d'autres musiciens peuvent réellement me comprendre (et encore, pas sûr).